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Fiche de lecture - Le plein s'il vous plait !

le 18 Septembre 2006 à 18:13
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Fiche de lecture Notre Europe

Le plein s'il vous plaît ! La solution au problème de l'énergie Jean-Marc Jancovici, Alain Grandjean Ed. Seuil, février 2006

La hausse du prix des hydrocarbures entraîne la publication de multiples travaux analysant le problème et proposant des voies d'action pour les autorités publiques. Parmi ceux-ci, on notera l'ouvrage roboratif de Jean-Marc Jancovici et Alain Grandjean. Destiné à un lectorat avant tout français, l'ouvrage soulève des questions qui intéressent au premier chef les décideurs de l'Union européenne, engagés dans un processus de réflexion intense relative à l'énergie.

Plaidoyer pour une « décroissance fossile » volontaire Le propos central de Jancovici et Grandjean est qu'il est préférable de « lisser » la hausse du prix des hydrocarbures que de la subir. En l'anticipant et en l'organisant, cela permettra à ceux qui auront le courage de mettre en oeuvre une telle politique non seulement de se sevrer plus vite de ce que les auteurs présentent comme une drogue, mais aussi d'éviter les désagréments liés aux fluctuations brutales du prix et à l'impact sur l'environnement de nos excès de consommation d'hydrocarbures.

Comme pour certains entrée et plat principal ne sont que prétexte pour arriver au dessert, le meilleur, en tout cas le message principal de ce court ouvrage au style provocateur se trouve dans le dernier chapitre : « la taxe, sinon rien ! ». Là réside « l'idée forte et iconoclaste » du livre, déjà identifiée en quatrième de couverture : « une taxe progressive et volontaire sur le pétrole profiterait non seulement à la nature, mais nous protégerait nous-mêmes, à commencer par les plus modestes, face aux mutations économiques à venir ».

Pour en arriver à cette conclusion, les auteurs combattent plusieurs illusions courantes :

"¢ L'humanité s'adaptera au réchauffement climatique : on n'accorde pas assez d'attention selon les auteurs - Jancovici est aussi l'auteur de l'Effet de serre - à ce problème. Parvenir à une stabilisation de la hausse des températures à un niveau acceptable impose « a minima, une division par deux des émissions mondiales de CO2, et donc de la consommation de charbon, de gaz et de pétrole ». Sinon, rappellent-ils, les conséquences du réchauffement de la planète seront extrêmement coûteuses, financièrement et humainement. Les morts se chiffrent « par dizaines de millions, si ce n'est beaucoup plus, avant la fin du siècle ». De plus, « il va falloir des siècles pour que la température s'arrête de monter après le maximum des émissions humaines », sans parler du risque d'emballement.

"¢ Nous sommes à l'abri d'une pénurie d'hydrocarbures : tout en reconnaissant que « la « fin du pétrole » n'est pas pour demain, et [que] nous n'allons pas passer de manière instantanée d'un approvisionnement satisfaisant à la dernière goutte », les auteurs soulignent un fait essentiel, qui s'impose au-delà des arguties sur la date exact du « pic » de production : « dire qu'il y aura encore du pétrole en 2100 ne signifie pas qu'il y en aura encore à des prix abordables pour que six milliards d'hommes puissent vivre comme Aujourd'hui ». De plus, chaque phase de contraction de l'approvisionnement pétrolier s'accompagne d'une hausse du chômage.

"¢ La technologie nous tirera d'affaire : les énergies renouvelables continueront de représenter une fraction insuffisante de notre consommation d'énergie. La contribution du nucléaire et de l'hydrogène n'est pas suffisante à court terme. Quant à la capture et séquestration du carbone, « le potentiel de réduction des émissions de CO2 ne sera pas du tout de 100%, mais plutôt de 20% à terme ». Surtout, les gains en efficacité énergétique permis par la technique ont, historiquement, toujours eu pour résultat de libérer des moyens permettant de consommer de nouvelles énergies. Dans cette optique, les subventions aux alternatives énergétiques seraient contre-productives. « Pourquoi ? Parce que le déterminant principal de la consommation globale d'énergie, ce n'est pas les performances des objets qui en consomment, mais le prix ramené au pouvoir d'achat. Si le prix de l'énergie baisse en termes réels, alors le progrès technique ne sert pas à nous faire faire une économie globale, mais à augmenter les usages. »

"¢ La hausse naturelle et prévue des prix du pétrole suffira à nous sevrer : les variations seront brutales, autant que les dommages collatéraux qu'elles entraîneront. Le verdict s'impose: il faut initier une démarche de régulation volontaire, car « le montant de la facture ne sera pas le même selon que nous la réclamons dès maintenant ou que nous attendons de la recevoir plus tard, avec de monstrueux intérêts de retard ». Cette taxe devra s'appliquer à « toutes les énergies fossiles : essence et diesel, certes, mais aussi gaz naturel, fioul domestique, kérosène, charbon, et tout le reste », C'est-à -dire « tout ce qui brûle et contient du carbone fossile ». Elle devra être constamment progressive et annoncée. Elle garantirait ainsi un effort réparti entre tous ; prendrait de court une diminution inéluctable, involontaire et brutale des énergies fossiles ; permettrait à tous les acteurs économiques de planifier les adaptations nécessaires ; et permettrait un recyclage des revenus collectés, notamment dans les économies d'énergie, la recherche, et les reconversions sociales. Elle aurait le mérite de couvrir les petites sources d'émission, au-delà du système européen d'échange de quotas d'émission de CO2 qui ne couvre que de très larges installations. Le choix s'apparenterait à celui du fumeur : « il s'agit de renoncer volontairement à une drogue dont les bénéfices sont immédiats et certains, et les inconvénients futurs et seulement possibles » car « personne n'a encore jamais vu une humanité manquer gravement d'énergie ou subir un choc climatique majeur ».

Taxer pour se sevrer, mais comment ? Si la démonstration est convaincante et contribue utilement à l'interpellation de l'opinion publique et des décideurs, on soulignera certaines absences qui appellent à approfondir la réflexion au-delà de l'ouvrage et du cas français, notamment dans un cadre européen :

  1. Le reproche principal que l'on pourrait adresser à l'ouvrage de Jancovici et Grandjean est de suggérer qu' « il n'y a qu'à » taxer plus fortement le pétrole. Le ton est donné en titre d'ouvrage : la taxe serait « la solution au problème de l'énergie ». La part consacrée à la difficulté politique et à l'accompagnement nécessaire pour réaliser une telle vision est trop faible. Ils affirment : « nous pouvons espérer que, à force d'être répété, [le discours] rendra socialement acceptable, pour une fraction de plus en plus large de nos concitoyens, une mesure indispensable pour s'en sortir. » Certes, ils contribuent très concrètement à initier ce processus par cet ouvrage. Mais, ils le rappellent eux-mêmes, l'appel à la conscience citoyenne ne suffira pas à diminuer notre consommation d'hydrocarbures . Puisque « même si nous sommes tous persuadés que la prolongation des tendances actuelles prépare des événements en comparaison desquels l'Apocalypse est une aimable plaisanterie », comment nos décideurs trouveront-ils le courage politique de prendre des décisions dont le bénéfice se mesurera sur des décennies, bien au-delà de l'horizon temporel électoral ?
  2. Un autre défaut est de ne pas distinguer consommation d'énergies fossiles et d'énergie en général. Il est important de clarifier le message : dans l'absolu, il ne me semble pas que l'on veuille que les services rendus par l'énergie soient plus chers, ce serait même bien qu'ils le soient moins. Ce que l'on veut, C'est réduire la pollution et donc pénaliser les sources d'énergie polluantes. Jancovici et d'autres devraient veiller à clarifier leur argumentation en la matière. En effet, en employant alternativement les mots pétrole et énergie, en rappelant que les hausses de 1974 et 1979 « avaient fait immédiatement baisser la consommation d'énergie de l'humanité », et en soulignant qu'« à travers sa consommation d'énergie, chaque Européen dispose désormais de 100 domestiques en permanence » , MM. Jancovici et Grandjean semblent suggérer qu'il va falloir s'habituer à une énergie plus chère et moins abondante. « Cette puissance, soulignent-ils, ("¦) risque fort d'être un épisode extrêmement bref dans l'histoire de notre espèce ». Ils vont jusqu'à affirmer que « seule une hausse progressive et annoncée du prix de l'énergie fossile (et même de l'énergie tout court) » est désirable. Ils prêtent ainsi le flanc aux critiques simplistes de ceux crient au « retour à l' ge de pierre ». Pour éviter une contestation aussi fallacieuse, il serait utile de souligner que ce que les consommateurs veulent, ce sont les services qu'apporte l'énergie : transports, appareils ménagers, chauffage, etc. Que ces services sont légitimes, et qu'au fond la source première de cette énergie utile et le prix importeraient peu si la production et l'utilisation des hydrocarbures n'entraînaient les coûts que l'on connaît. Bien sûr, aucune production d'énergie, même renouvelable, n'est sans impact environnemental. Mais toutes les énergies ne peuvent être mises dans le même panier. Au fond, ce que Jancovici et Granjean proposent, C'est une internalisation partielle des coûts externes de l'énergie, en partant du problème actuel - et du coupable principal de celui-ci : le réchauffement de la planète causé par les émissions de gaz à effet de serre dues à la combustion des hydrocarbures, principalement dans les transports. Cette approche a le mérite de la clarté, mais laisse de côté tous les autres impacts négatifs d'autres formes d'énergie. Pour s'assurer que les consommateurs aient accès aux services énergétiques en payant le coût juste de ceux-ci en fonction de la manière dont l'énergie est produite, et donc pour diriger la consommation vers des solutions énergétiques plus bénignes et l'ajuster à un niveau soutenable, il conviendrait d'intégrer tous les coûts sociaux et environnementaux liés à la transformation des sources premières en énergie utile. Et donc que l'on taxe progressivement toutes les sources d'énergie en fonction de leur coût social et environnemental réel. C'est bien sûr plus compliqué, et commencer par une taxation telle que proposée du pétrole serait une étape importante. Mais ces nuances auraient mérité d'être explicitées.
  3. Venant de la part d'auteurs qui nous ont habitué à une grande pédagogie dans l'utilisation des chiffres, on peut par ailleurs regretter de ne pas trouver d'information sur l'élasticité prix des consommateurs par rapport au pétrole. Le chiffre suggéré de 10% de hausse annuelle des taxes sur le pétrole n'est choisi qu'à titre d'illustration. Mais sera-t-il suffisant pour entraîner un réel changement de consommation ? Ou au contraire pourrait-on atteindre le résultat recherché avec un chiffre moins élevé ? Certes, une hausse annoncée et durable du prix du pétrole ne peut qu'entraîner un changement de comportement. Aujourd'hui, la réponse du marché est d'autant plus faible que les prédictions du prix sont hasardeuses et que le passé nous a montré qu'aux périodes de hausse succédaient inévitablement des périodes de baisse. Le défi pétrolier, autre ouvrage récent montre à cet égard comment, actuellement, à 70$ le baril, le pétrole est à peu près 40$ au-dessus de son prix « normal », même en tenant compte de sa hausse tendancielle. Que la pression à la demande baisse (en cas de récession économique, d'hiver clément, etc.), que les tensions géopolitiques (en Iran, en Irak, au Nigéria notamment) se calment, et que les investissements dans les capacités de raffinage commencent à desserrer le goulet d'étranglement en aval de la chaîne de production des carburants (ce que les experts anticipent pour 2009 environ), et l'on pourrait assister à une baisse significative des prix du pétrole et du gaz. Il est donc effectivement important de donner un signal prix constamment orienté dans la même direction, donc à la hausse. Peu importe le pourcentage d'augmentation exact, pourra-t-on argumenter, le propos étant ici de faire la démonstration des vertus de cette hausse. Mais si l'on prend justement au sérieux le message de Jancovici et Granjean, on souhaitera débattre du pourcentage le plus adéquat.
  4. Enfin, envisager la taxe dans un cadre strictement français et non européen est une erreur. Jancovici et Grandjean mettent en effet un peu trop négligemment l'Union européenne au même rang que d'autres instances de régulation internationale, incapables qu'elles seraient d'agir rapidement. Le verdict tombe en une phrase : « l'Union européenne n'arrive pas à harmoniser la fiscalité des Etats membres ("¦) », tandis que « à l'échelon d'une nation, les choses sont plus accessibles, car nous n'avons besoin de l'avis de personne d'autre que de nous-mêmes ». Penser que la France pourrait seule montrer la voie a non seulement un parfum de souverainisme probablement non voulu, C'est tout simplement illusoire et pas forcément avisé. Dans le droit communautaire actuel, la France ne pourrait en effet modifier sa taxation sur les carburants fossiles sans accord de la Commission européenne ni concertation avec les autres Etats membres de l'UE. Elle s'était ainsi vu reprocher par la Commission européenne ses réductions de taxation pour certaines catégories professionnelles en 2000 et avait du aménager ses réformes sous la pression des autres membres du Conseil européen. Deuxièmement, il serait certes plus long de trouver un accord à 25 sur une telle mesure et les années passées ont montré que l'harmonisation fiscale au niveau communautaire n'est pas chose aisée. Parler d'augmentation des taxes relève dans certains Etats membres Aujourd'hui de l'hérésie politique. Toutefois, des formes d'harmonisation existent, tant par des outils fiscaux classiques (directive de 2003 sur l'harmonisation de la taxation des produits énergétiques par exemple, qui fait de l'UE la première région du monde à harmoniser ses taxes énergétiques), que moins classiques. Le système d'échange de quotas d'émission européen de CO2 est aussi, en forçant un peu le trait, une forme de taxation du carbone coordonnée en commun au niveau européen. Il montre en tout cas que la volonté politique commune est possible. En réalité, s'il est bien un ensemble régional au monde capable de tracer une telle voie, C'est l'UE. Naturellement, l'impact en termes d'émissions et d'incitation pour d'autres régions du monde à suivre l'exemple serait autrement plus fort si une telle approche était concertée au niveau européen que prise par la seule France. Et, quand on sait que près des deux tiers du commerce extérieur de la France sont effectués avec d'autres Etats membres de l'UE, la pression des lobbies industriels français serait à n'en pas douter très forte.

A la fois stimulée et sur sa faim, Notre Europe invite donc à lire l'ouvrage de MM. Jancovici et Grandjean. Elle s'efforcera elle-même de prolonger la réflexion dans un cadre européen par une étude spécifique sur la possibilité d'introduire une taxe progressive au niveau communautaire, les possibilités et obstacles techniques et politiques, et les mécanismes d'une telle taxe. 
Stephen Boucher - Août 2006

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